Parler mariage, ménage et mouron avec une femme Tay, l’une des minorités ethnique de Sapa ? C’est une claque dans ce qu’on appel le choc des civilisations. Rentrer dans l’intimité d’une Tay c’est surtout un moment d’émerveillement qui rend gourmand de savoir, très gourmand.

May a d’abord été ma guide pour sillonner la région de Sapa en dehors des sentiers battues. Nous avions trois jours de trek où visites des villages de Sapa, des rizières en terrasse et de la jungle tropicale s’alternaient. La difficulté du parcours étant sûrement dissuasive et je constituais donc mon groupe à moi toute seule. Ce fut trois jours à deux. Deux opposées. L’une est une femme Tay de 38 ans qui vit dans la jungle, de sa ferme et de la seule force de son corps. Elle n’a jamais été à l’école, n’a jamais été en ville et ne sait ni lire ni écrire. Le seul contact avec le monde extérieur est à travers la venue de touristes qui en apportent des échantillons.  L’autre est une jeune occidentale qui explore l’Aise du Sud-Est en solitaire et sort de son confort pour étancher sa soif de curiosité. Elle vivra dans la réalité Tay avant de retourner à la sienne.

Trois jours à s’observer d’abord, à s’appréhender ensuite et à finalement s’affectionner. Un moment de partage où May m’a plongé au coeur de son quotidien bien plus que je ne n’aurai pu l’espéré. De ses confessions à son invitation chez elle, les moments étaient forts et si Marion Cotillard avait été là, elle aurait versé une larme en disant « Tu es une belle personne May ». Un moment privilégié où la simplicité des Tays qui vivent d’une maitrise parfaite de la nature est émouvante.

La tradition Tay veut que les femmes Tay porte le toge rouge de cette manière, signe qu’elles sont des femmes mariées

Tour d’horizon

D’origines chinoise, thaïlandaise, tibétaine où mongolienne, les minorités ethniques du Vietnam du Nord se partagent les terres de la région montagneuse de Lao Cay depuis des siècles. Campés sur les hauteurs de Sapa, ces peuples vivent en autarcie avec leur culture et leurs traditions ancestrales. Parmi eux les Tay. J’ai passé 3 jours avec l’une d’entre eux à visiter leur région et en apprendre un peu plus sur les coutumes d’un monde qui n’est pas le nôtre.

Les règles de la région : La minorité dominante de la région est le peuple Hmong. Cela se traduit par le nombres de terres possédées mais en aucun cas par la souveraineté d’une ethnie sur une autre. La règle véritable de la région est : chacun dans son village et les buffles seront bien gardés. Les ethnies se connaissent, se saluent et ont des échanges cordiaux mais rien de plus. Les seules alliances possibles entre deux ethnies sont quand elle parlent la même langue. Autant dire que c’est restrictif.

Dans la peau d’une Tay

Se marier

May s’est marié deux fois, une fois à 14 ans et l’autre à 22 ans et elle pourrait recommencer sans que ça ne pose problème. La question de pureté vaginale n’a pas lieu d’être. En l’écoutant, on comprend que le premier mari était coup d’essai qui n’a pas été un franc succès. 3 ans plus tard, à 17 ans, elle mit un terme à son premier contrat de mariage. Comment ? En le déchirant, tout naturellement. La chose est on ne peut plus simple. Simple aussi car concernant le partage des biens, l’affaire est très vite réglée ; il n’y pas de partage. Après avoir divorcé, l’épouse retourne vivre dans son village chez ses parents et n’emporte rien d’autre que ce qu’elle avait emmené à l’arrivée.


Il faut savoir que contrairement au reste du Vietnam, les sociétés des minorités ethniques s’organisent de façon matriarcale. C’est à la femme de partir à la cherche de son mari et c’est la potentiel belle mère qui validera ou non la future épouse. Pour cela, on y va franchement. La femme souhaitant se marier se rend dans les villages alentours (l’alentour va jusqu’a une bonne semaine de marche si nécessaire) et demande si il y a un homme à marier. Brut. Si c’est le cas, il y a trois étapes avant de préparer le mariage, ou non.

Étape N°1 – La belle maman : Avant de rencontrer l’homme à marier, la prétendante rencontre la mère discute ferme et famille : « Comment réagis-tu si ton poulet se tord une patte » et « Si ton buffle fait une dépression ? » ou bien « si ta rizière n’est pas assez fertile ? », les problèmes du quotidien en somme. A la fin de l’échange, la mère donne son aval ou non pour que la jeune femme rencontre son fils.

Étape N°2 – L’homme à marier : Même procéder qu’avec belle maman. Une rencontre en tête à tête est organisée quelques jours plus tard. Une heure pas plus, ça suffit selon eux. Si ça match c’est partie pour le mariage. Pas plus, pas moins. 

Étape N°3 – La préparation du mariage : Le mariage n’a lieu qu’un an après minimum. Pendant cette année de préparation, la mariée doit confectionner sa robe elle même ; teindre les tissus, faire les coutures, les décorations des tissus. Elle doit également faire un pantalon pour son mari. Pour la chemise il se débrouille. Les deux apparats sont fait dans le respect des codes vestimentaires Tay. Tissus bleu nuit et broderies sur l’extrémité des manches. Un travail de couture très méticuleux qui prend un temps fou. En conséquence, pendant un an la future épouse reste chez ses parents et coud.

Buffle du village des Hmongs broutinant en liberté car ici les buffles sont rois

Entre temps les futurs époux peuvent se voir, le « pas de sexe avant le mariage » n’a pas son mot à dire, on est pas des bêtes. Ils se voient rarement car les distances d’un village à un autre se comptent en jours de marche plutôt qu’en temps de transports GoogleMap. Le jour J, c’est un gros festin sur deux jours. Le mariage se passe au village du marie et c’est à sa famille d’organiser la cérémonie. La mariée a interdiction d’aidé, son role est de rester à table, de manger, de boire et de profiter des festivités. Elle travaillera suffisamment plus tard. Un buffle, signe de richesse pour les minorités ethniques est généralement tué pour l’occasion. L’officialisation du mariage se fera aussi simplement que pour le divorce. Le même papier qui sera déchiré en cas de mauvais ménage est ce jour là signé devant le chef du village.

Le quotidien

Les minorités vivent en autosuffisance, comme à l’époque des nos vieux du Moyen-Age, un temps qui nous semble si loin par chez nous qu’on a presque peine à croire qu’il a vraiment existé. Chez les Tays on est en plein dedans. Ils vivent de leur potager et de la production de leur ferme mais c’est surtout le riz qui prédomine dans les assiettes. Matin, midi et soir. Ceci explique aussi pourquoi la région est si dense en rizière, les récoltes ne sont pas destinées à la vente mais à l’approvisionnement des familles.  Le riz est stocké à la fin de la mousson et sa quantité est prévu pour faire passer l’hiver à la famille.  La viandes provient de la ferme et le poisson est acheté, donc très rare. L’eau est portée à ébullition et bu avec du thé pour la purifier. Et l’alcool ? Parce que quand même il en faut, c’est l’alcool de riz. Et à 50% il envoie. Ah ça, c’est de la  q u a l i t e. Moi je suis venue, j’ai vu, j’ai tout bu et le lendemain la tête dans le C** (on s’abstiendra pour la rime. Le lendemain, j’avais la tête dans les vapes. Le seul produit importée, c’est la bière. Dans le village de May une maison fait office de bar/ravitaillement pour tout le village (c’est celle qui faut se mettre à la bonne).

Système de purification du riz une fois récolté toujours utilisé dans toute la région.

Gagner de l’argent : Comme on s’en doute, je ne suis pas la seule à avoir été à la rencontre des minorités ethniques en explorant leur région. Au quotidien, en parallèle de l’entretien de la ferme, les maris partent faire de l’artisanat à Lao Cay, la ville la plus proche de Sapa pendant que les femmes se font guide dans la région pour répondre à la demande touristique.

Le village des Tay est à 5 heures à pieds de Sapa, lieu où les visiteurs et voyageurs débutent leur exploration de Sapa. May se lêve à 5h, s’occupe de la ferme, fait la nourriture au cochon en coupant des pousse de bananier, nourrit les poulets (ne souriez pas ça lui tenait très à coeur les poulets).Tout ça est très physique mais il est à peine 7h qu’ensuite c’est une marche jusqu’à Sapa pour aller chercher le nouveau trekkeur et rebelotte pour le chemin inverse. 10 heures de marche en tout. En haut, il y aurait bien une route à une heure du village de May qui l’emmène directement à Sapa mais c’est 20 000 kips (0,70€). A ce prix là autant marcher. May est payé 100 000 kips (3,70€)  par jours pour m’accompagner sur des marches de 6 heures. 

Vivre entre deux réalités.

J’ai demandé à May  comment elle vivait ce contraste entre la vie de son village très rurale où très peu de monnaies y circulent et l’afflue de touristes à quelques heures de marche de chez elle, là où complexes hôteliers et resort ont poussé ces 10 dernières années. Pour elle, c’est deux réalités qui s’observent et qui deviennent la sienne. Elle n’a jamais connu l’école mais apprend à parler anglais au fil de ses excursions et ses enfants vivent à Sapa en internat où ils étudient toute l’année. Elle est née dans des montagnes dépourvues de routes mais son village est encore trop haut dans les hauteurs pour sentir la commercialisation de sa région. Elle porte le costume traditionnel toute la journée  à la sortie du village mais une fois chez elle c’est les t-shirt Dora de la petite qui sont étendus sur la corde à linge. Elle mange du riz et des pousses de bambous toute la journée mais les excursions et les arrêts dans les lieux de restauration lui font troquer un bol contre un Pho, la soupe de nouilles vietnamienne, pour changer. Il y a du bon à vivre entre ces deux réalités. C’est une source d’argent, certes difficile à gagner mais qui augmentent  son niveau de vie au quotidien et May comme beaucoup  de Tay aiment faire partager leur culture. Contrairement au village des Hmong, elle est encore préservé du tourisme de masse et c’est bien comme ça.

Route menant au village Tay isolé dans une jungle tropicale

En bonne française, j’ai bien évidemment le pain et le fromage de France. La baguette, elle n’en a jamais gouté et le fromage ? jamais entendu parlé. C’est quoi exactement ? 

Je vous laisse prolonger l’immersion en images

Grand-mère Tay de May, courbée comme un U après 94 ans de rizières derrières elle

May PS : la dent en or n’est pas là pour faire comme les pirates, c’est une mode. Et la dent n’est que plaquée à la feuille d’or bien évidemment, le trésor de la famille n’est pas renfermé dans leur bouche.